Un Prince à Casablanca by Ralph Toledano (in French)

9791091416047FSD’Elissa Rhais à Albert Memmi, La littérature coloniale et post-coloniale des juifs d’Afrique du Nord dessine souvent une opposition simpliste entre l’Orient et l’Occident, le corps et l’esprit, les émotions et l’intellect.  On y trouve un univers exotique à la limite de la caricature, où l’Orient en ressort invariablement lésé, en dépit  de descriptions pittoresques, mais somme toute dévalorisantes.  Le premier roman de l’historien d’art Ralph Toledano, Un prince à Casablanca, évite élégamment ces écueils.

Un prince à Casablanca raconte l’histoire de Semtob, un riche bourgeois juif marocain, et de sa famille au début des années 70, au lendemain de la sanglante tentative de coup d’état de Skhirat .  Au coeur du roman est la question de l’identité: non tiraillement insoluble entre nature et culture, instinct et raison, vulgarité et raffinement,  comme dans le cas des romans orientalistes d’antan, mais substrat multiple, complexe, fait de strates successives que Ralph Toledano saisit avec nuance et subtilité.  Il y a d’abord Semtob, le héro du roman, raffiné, cultivé, d’une grande noblesse de coeur, sorte de pater familias de la communauté juive, dont la famille maternelle vient de Mogador, l’ancien nom d’Essaouira.   Le modèle dominant de ces juifs anglicisés commerçant souvent avec Manchester est l’Angleterre.  Ils se prénomment George, Edouard et Victoria; Par son père, Semtob est l’héritier des juifs d’Espagne, et des grands rabbins érudits chassés par l’Inquisition au 15e siècle.  Nouvelle strate, autre couche.  Ils parlent le haquetia, ce dialecte judéo-espagnol fécondé par l’arabe en terre marocaine.  Leur culture, leur musique, sont riches tout comme leur gastronomie.   Emilie, la femme de Semtob, est algérienne, et incarne pour sa part ces juifs d’Algerie éblouis par la metropole depuis leur naturalisation par le decret Crémieux.

Gilbert, Annie et Betty, les 3 enfants de Semtob et d’Emilie, représentent à leur tour une destinée particulière:  Gilbert, séduit par le projet d’ordre et d’efficacité occidental, qui tombe amoureux de Louise Legrand (dont le patronyme en dit long), la fille d’aristocrates français établis au Maroc.  Elle est la froide amazone au tempérament victorieux, la matérialisation du fantasme blond et lumineux de l’Oriental.

Annie, gaie et superficielle, qui cèdera au rêve americain et a son versant matérialiste en établissant une chaîne de restaurants en Floride.

Puis Betty l’idealiste, peu soucieuse des apparences et de la beauté extérieure, qui s’installera en terre sainte, munie du projet sioniste.

Enfin et surtout, Semtob lui-même, enchanté par Casablanca, la ville blanche, “ce parfait dosage entre l’Orient et l’Occident” qu’il sent disparaître.

Semtob se sent profondément enraciné dans un Maroc immemorial, “a la même odeur de graisse de mouton, de laine lavée, de beurre rance, d’olives, de braises consummées”. Semtob, dont l’ attachement à la monarchie Cherifienne va jusqu’à investir Sa Majesté d’une “pellicule sacrée”, quasi mystique. L’affection de ces juifs marocains  pour leur roi est sincère, réel, respectueux, soutenu par les fondations d’un long passé judéo-islamique commun.   Ainsi, George, le cousin de Semtob, se sent si proche de L’Islam qu’il en rêve de se convertir.

Chacun de ces personages est une projection de ce kaléidoscope d’identités , versatilité caméléonesque propre aux juifs marocains. L’onomastique savoureuse reflète cette diversité jusque dans la parodie, comme en ce qui concerne les Sebaoun, parvenus ridicules qui firent fortune á Paris et changèrent leur nom en Sebond.

Cet edifice sous-tendu par un équilibre délicat évoque l’univers du Guépard de Lampedusa ou Le  jardin des Finzi-Contini de Bassani.  C’est un monde entre-deux-mondes, hors du temps, et appelé á disparaitre.  La vision est en apparence nostalgique, surannée, d’aucuns diront passéiste.

Juillet 1971: un evenement vient cependant bousculer cette tension délicate s’échouant dans les cahots de l’histoire.  C’est la tentative de coup d’Etat de Skhirat, lors de la célébration de l’anniversaire du roi Hassan II, auquel est convié Semtob en tant que notable de la communauté juive. Le roi y échappa miraculeusement indemne. Semtob aussi, mais ces certitudes en furent soudain ébranlées à jamais.

Il comprit que l’identité juive auparavant faite d’une élégante mosaïque, tissée de fils multiples mais au fond tous exogènes, devait accomplir sa destinée dans son propre héritage, dans le Pentateuque ou les Psaumes de David, non chez Chateaubriand ou Daudet. Tel le prophète Moise guidant son peuple en terre promise, Semtob meurt a l’orée de cette épiphanie vers laquelle s’achemine délicatement mais inéluctablement le texte. Vision dynamique transcendant la nostalgie.

“Cultivez votre jardin”, la maxime voltairienne est proclamée énigmatiquement dans Candide et semble ici de circonstance. Car les jardins sont precisement l’un des leitmotifs du texte de Toledano , et la métaphore horticole traverse en sourdine son roman.  Lieux d’harmonie, de calme et d’équilibre, les divers jardins jalonnant le roman sont chacun investis d’ une symbolique particulière:

Du jardin figé et conventionnel d’Emilie, au jardin poétique de la cousine Phoebe, au jardin mystique du grand-père de Ruth la future epouse de Gilbert, au jardin de l’harmonie universelle établi en terre sainte par Gilbert et son epouse , le narrateur nous somme d’ explorer le mystère de l’être, de notre etre. La noblesse authentique, decrète le héro, se situe dans la tradition, dans notre propre jardin, dans l’énigme de soi.

La sagesse est a trouver non dans des poursuites passageres refletees dans les aleas de l’histoire et de la politique, interessant  l’auteur peu ou prou , mais dans le règne de l’eternel transcendant l’ici et maintenant.

Certes, Toledano est historien d’art de formation, et il connait la valeur du detail temporel.  Son ecriture minutieuse et precise sert paradoxalement a liberer la matiere du materiel, et a creuser la realite ad infinitum, en allant de l’apparence a l’essence.

Dans cet emploi du detail, se revele une connaissance intime de Balzac et de Proust, ces maitres jamais demodes du 19 et du 20e siecles, parce que c’est de la nature humaine jamais demodee qu’ils discourent. L’exigence pointilleuse, quasi maniaque du lexique redevient sous sa plume rafraichissante.

Ralph Toledano se situe sans conteste a contre-courant dans notre 21e siècle faits d’instatannés ephemeres, ou l’ideologie et la politique nous sollicitent inlassablement, nous forcant a nous determiner, et ou l’on recule devant la généralisation.  D’ou le charme au parfum parfois désuet mais de toute necessite de son ecriture.

C’est dans cet eloge de la tradition, a la fois litteraire et spirituelle, qu’il faut situer l’anti-conformisme de Ralph Toledano.

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